PREMIÈRE PARTIE

L’Iran, une civilisation à travers les tempêtes

Dans l’histoire du monde, de nombreuses nations ont émergé. De grands empires se sont dressés, pour ensuite ne devenir que de lointains souvenirs. Pourtant, au milieu de ces flux et reflux, l’Iran demeure un phénomène quasi unique : une terre maintes fois envahie au fil du temps, dont les États se sont effondrés et les dynasties ont été renversées, mais qui, envers et contre tout, est restée debout.

La question fondamentale qui se pose est la suivante : quel est le secret de cette pérennité ?

Le regretté Dr Javad Tabatabai parle dans ses œuvres de la « continuité de l’Iran ». Selon lui, l’Iran n’est pas une simple entité politique, mais un espace civilisationnel et culturel qui a su préserver sa continuité à travers les siècles, en dépit des ruptures politiques. Dans sa vision, la pensée de l’Iranshahri (la philosophie politique de l'Iran ancien) et le concept de l’Iran en tant qu’unité historique ont été les facteurs clés de cette persistance.

Il se concentrait principalement sur la continuité historique de l’Iran, de l’Antiquité à nos jours. Cette idée même de l’Iranshahri selon laquelle l’esprit rationnel, pluraliste et séculier de l’Iran ancien (comme sous l’Empire sassanide) s’est perpétué à travers l’histoire. Il considérait la langue persane et le Livre des Rois (Shahnameh) de Ferdowsi comme les piliers majeurs de la survie de l’Iran après l’avènement de l’Islam.

Grâce à l’existence de l’identité nationale iranienne, et tout particulièrement grâce au Shahnameh, nous avons pu traverser l’histoire en tant que nation, sans nous dissoudre dans l’Oumma (la communauté religieuse). Si les Égyptiens, malgré la splendeur de leur histoire, de leur civilisation et de leur culture, se sont assimilés et fondus dans l’Islam, c’est pour une raison précise, comme le soulignait le grand journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal :

« C'est parce qu'ils n'ont pas eu de Shahnameh ni de Ferdowsi. »

En d’autres termes, face aux violentes tempêtes de l’histoire, nous, Iraniens, n’avons pu nous distinguer et nous préserver que par notre identité nationale. Une identité qui repose sur trois piliers :

1. La préservation de la langue persane,

2. La préservation et la continuité de l’histoire en tant que miroir de notre mémoire nationale et collective,

3. La sauvegarde des traditions nationales telles que Nowrouz, Chaharshanbe Suri, Mehregan et la fête de Sadeh.

Lorsque l’on penche sur l’histoire de l'Iran, du Zahhak d’hier à celui d’aujourd’hui, on se heurte au phénomène fascinant de la capacité d’absorption et de digestion de la culture iranienne. De nombreux envahisseurs ont déferlé sur l’Iran, mais ce sont finalement eux qui ont fini par s'iraniser. C’est ce phénomène que de nombreux iranologues ont qualifié plus tard de « victoire culturelle de l’Iran ». La civilisation iranienne a été l’un des plus importants vecteurs de culture à travers l’Asie. L’Iran est un pont entre l’Orient et l’Occident, un carrefour pour la transmission des idées, des religions, des arts et des langues.

En étudiant l’Iran ancien, on découvre comment les traditions culturelles et religieuses iraniennes ont pu perdurer pendant des millénaires. Même après de profonds bouleversements politiques, ces traditions sont restées vivantes dans la mémoire collective du peuple. Dotée d'une aptitude unique à absorber, s'adapter et recréer, la culture iranienne intègre et transforme les éléments nouveaux tout en préservant son authenticité. Cette caractéristique profonde s'illustre magnifiquement dans l’architecture, la littérature, la calligraphie et l’art iranien, témoignant d'une indéniable continuité historique.

Mais la qualité la plus remarquable de l'Iran est sans doute sa faculté à métamorphoser une défaite militaire en une victoire culturelle. C'est grâce à cette force que la langue persane s'est répandue, que la culture iranienne a rayonné, et que nombre de ses conquérants sont devenus, à leur tour, les porteurs de la civilisation iranienne.

Ce phénomène est rare dans l'histoire universelle. Beaucoup de civilisations se sont éteintes avec la chute de leurs États. L’Iran, en revanche, a su tracer une distinction fondamentale entre l’État et la nation, entre le gouvernement et la civilisation. Les régimes ont changé, l’Iran est demeuré.

Ainsi, lorsque nous parlons de l’Iran, nous ne parlons ni d’une géographie ni d’un gouvernement. Nous parlons d’une mémoire historique millénaire.

Les Iraniens sont un peuple ancien, peut-être la plus vieille nation au monde à avoir possédé un État structuré et à avoir agi sur la Terre en tant que grande nation. Cette vérité habite l'esprit de chaque famille iranienne. Ce savoir n'est pas l'apanage des seules classes instruites ; les gens des milieux les plus modestes répètent ces mêmes paroles et en nourrissent leurs conversations. C'est là le fondement inébranlable de leur sentiment de dignité. Il est évident qu'une nation qui accorde tant de valeur à son passé est habitée par un principe vital et une force immense. La tradition séculaire du Naqqali (conte épique) dans les cafés ou la récitation du Shahnameh dans les Zurkhaneh (maisons de la force) sont autant d'autres expressions de cette continuité historique. C’est grâce à ce principe vital et à cette force immense que, selon les mots de l’écrivain et diplomate français Arthur de Gobineau :

« L’Iran durera et ne mourra jamais ! »

Face aux invasions successives qu'a subies l'Iran, Gobineau utilise une métaphore d'une grande beauté pour traduire le secret de la survie et de la pérennité de son histoire et de sa culture :

« L’Iran est comme un bloc de granit que les vagues de la mer ont poussé vers les profondeurs. Les révolutions atmosphériques l’ont jeté sur la terre ferme. Un fleuve l’a emporté et usé. Il en a émoussé les angles et lui a infligé de nombreuses écorchures. Mais le bloc de granit, resté fidèlement le même, repose désormais au milieu d’une vallée stérile. Dès que les circonstances seront favorables, ce bloc de granit reprendra sa course. »

Au sujet de l’indifférence du peuple iranien face à la succession des gouvernements tyranniques et anti-iraniens, Gobineau relève un point crucial qui semble s'adresser directement aux dirigeants actuels de l’Iran :

« Le peuple iranien regarde passer la succession des divers gouvernements avec indifférence, sans manifester le moindre intérêt pour les pouvoirs qui défilent au-dessus de sa tête. »

Gobineau affirme avec justesse :

« Malgré l’obstination des gouvernements, le bloc de granit de l’Iran persistera, à moins que ces gouvernements ne s'adaptent eux-mêmes aux aspirations et aux intérêts nationaux des Iraniens. »

Ainsi, pour les observateurs internationaux, l’Iran n’est pas simplement un État. C'est une entité historique distincte. Même Winston Churchill, dans ses écrits, qualifiait l’Iran comme l’une des plus anciennes nations de l’histoire.

SECONDE PARTIE

L’identité nationale iranienne et les piliers de la continuité de l’Iran

Si la première partie a mis en lumière la continuité de l’Iran, il convient à présent de se demander comment cette continuité s’est ancrée dans la vie de son peuple. La réponse réside au cœur même de la civilisation et de l'identité nationale iranienne.

Le Dr Parviz Natel Khanlari soulignait que la langue persane n'est pas un simple outil de communication, mais le vecteur essentiel de la préservation de l'identité historique des Iraniens et le trésor de notre mémoire nationale. De Ferdowsi à Hafez et Saadi, de Nezami à Rumi, tous ont façonné cette mémoire partagée. Celle-ci a maintenu vivante, de génération en génération, la flamme de l’identité nationale iranienne.

L’autre pilier de cette identité repose sur les traditions et les festivités de l’Iran ancien, telles que Nowrouz, Mehregan, Sadeh et Chaharshanbe Suri. Ces célébrations ont préservé la mémoire commune et le sentiment d'appartenance collective des Iraniens au cours des périodes les plus sombres de leur histoire.

Au sommet de ces traditions, Nowrouz occupe une place sacrée. Bien que Nowrouz marque le jour du nouvel an, il porte en lui le poids vénérable des siècles. Il est tel un vieillard séculaire qui, le jour de l’an , revêt les habits de la jeunesse pour se réjouir d'avoir traversé un si long voyage et résisté aux vents glacials du temps. C’est de là que proviennent sa splendeur d'ancien et sa vitalité de jeune homme.

Le vieux Nowrouz a la mémoire lourde de souvenirs. Il vient des confins du temps, de là où l'horizon se perd. Sur ce long chemin, il a connu des peines et goûté aux amertumes. Pourtant, il demeure joyeux et plein d’espoir. Il s'habille de vêtements multicolores, mais de toutes ces nuances, une seule s’impose avec éclat : la couleur de l’Iran.

Nowrouz est un rituel fondé sur des schémas comportementaux immuables. Il a joué un rôle fondateur dans la structuration des croyances qui ont perpétué l’identité nationale de l’Iran. Dans ses recherches sur Nowrouz et Mehregan, la chercheuse Shirin Bayani démontre que ces célébrations ne sont pas de simples rituels antiques. Elles symbolisent le lien indéfectible de l’homme iranien avec la nature, le temps et la vie. Nowrouz est la fête de la renaissance, de l’espoir, du renouveau et du commencement.

En Iran, Nowrouz perdure depuis plus de trois mille ans. Ni les changements de religion, ni les successions de régimes, ni les invasions étrangères n’ont pu l’effacer. Tout au long de son histoire, l’Iran a été le seul véritable « État de l'esprit et de l'âme » dans cette région du monde. L’Iran a tracé un long sillon dans le temps. De nombreux pays appartenant à la sphère culturelle iranienne, et même au-delà, célèbrent ce jour béni depuis des siècles. Dans cette partie du monde, seule la civilisation iranienne a su s'élever à une telle dimension. Pourquoi ?

Parce que Nowrouz est bien plus qu’une réjouissance : il fait partie intégrante de l’existence iranienne. Au cours des siècles, les Iraniens ont vu s'effondrer nombre de leurs institutions politiques, mais ils ont jalousement gardé leurs rituels. La table du Haft-Sin, les visites familiales, le grand nettoyage de printemps (Khaneh-Tekani), la réconciliation, l’échange de présents et le respect envers les aînés ont tous été des vecteurs de cohésion sociale. Nowrouz rappelle aux Iraniens qu’ils sont les héritiers d’une longue histoire, bâtie par d’innombrables générations.

Cependant, la portée de Nowrouz ne se limite pas au passé. Il est également porteur d'un message d'avenir. Cette fête exalte des valeurs cruciales pour notre société contemporaine : la réconciliation, l’espoir, le respect de la famille, l’harmonie avec la nature et la foi en la possibilité d'un renouveau.

Des célébrations telles que Mehregan, Sadeh et Yalda ont rempli un rôle identique. Ces rituels ont aidé le peuple à préserver son sentiment d’appartenance au cœur des crises. S’il fallait résumer le secret de l’immortalité de l’Iran en une seule phrase, on dirait : avant d’être une puissance politique, l’Iran est une culture. Une puissance politique peut s’effondrer, mais une culture enracinée dans la langue, la poésie, les rituels, les fêtes et la mémoire d’un peuple ne meurt jamais.

Notre responsabilité aujourd’hui est de préserver cet héritage. Sauvegarder l’Iran ne signifie pas seulement défendre ses frontières géographiques, c’est aussi protéger la langue persane, Nowrouz, la littérature, la mémoire historique et cet esprit partagé qui unit les Iraniens depuis des millénaires.

L’Iran n’est pas uniquement l’héritage de nos ancêtres ; c’est un dépôt sacré destiné à nos enfants. Tant que cette culture demeurera vivante, tant que Nowrouz apportera chaque année sa promesse de renaissance et d’espoir dans les foyers iraniens, l’Iran, lui aussi, restera vivant.

Pour conclure, il convient de rappeler le récit historique de ce joueur de luth du Sistan, tiré du livre Tarikh-e Sistan (L'Histoire du Sistan) :

Lorsque les armées arabes mirent le Sistan à feu et à sang, un joueur de luth parcourait les ruelles de la ville, narrant en chansons les massacres et les crimes commis par les envahisseurs. Il faisait verser des larmes de sang aux survivants et pleurait lui-même des larmes de sang. Puis, pinçant les cordes de son luth, il chantait :

« Malgré tant de douleur Au plus profond du cœur, Il nous faut un éclat de joie, Car voici le temps de Nowrouz. Il nous faut un éclat de joie, Car voici le temps de Nowrouz. »