Retour aux sources : La nation iranienne contre une idéologie vieille de 1400 ans

Ces dernières années, tout a subi une transformation profonde en Iran. Du mode de vie au vocabulaire, de la manière de célébrer les rituels nationaux à la forme même du deuil. Cette évolution n’est pas la volonté d’un dirigeant ou d’une organisation. Elle jaillit du cœur même du peuple. Ce n'est pas une réaction éphémère à la situation économique ou politique. C'est le rejet d’une idéologie imposée depuis 1400 ans. Cette idéologie cherchait à dissoudre la culture iranienne en son sein. Elle se heurte aujourd’hui à la résistance créative et fondamentale de la nation iranienne.

Le point de départ : Les dernières volontés de Majidreza Rahnavard

L'un des tournants majeurs de cette transformation réside dans le testament de Majidreza Rahnavard, un jeune manifestant exécuté en décembre 2022 lors du soulèvement de Mahsa. Dans ses derniers instants, malgré de terribles pressions, il a déclaré :

« Je ne veux pas qu’on pleure sur ma tombe.
Je ne veux pas qu'on lise le Coran.
Ne faites pas la prière.
Soyez joyeux. Jouez de la musique joyeuse. »

Ces dernières volontés se sont rapidement propagées sur les réseaux sociaux, agissant comme l’étincelle d’un changement radical dans les rituels de deuil. Au lieu de se plier aux rites islamiques, les familles et les protestataires se sont tournés vers la joie, la musique, la danse et la célébration de la vie.

« Javidnam » (Immortel) au lieu de « Shahid » (Martyr)

L'un des changements linguistiques les plus marquants est le remplacement du terme arabo-islamique « Shahid » (Martyr) par le mot persan « Javidnam » (Immortel). Ce mot est devenu particulièrement viral à partir de janvier 2026. Les familles, les médias indépendants et les manifestants l'utilisent désormais pour honorer la mémoire des victimes.

Cette évolution sémantique est hautement significative. Le terme « Shahid », tel qu’exploité par le régime, instrumentalise la mort au service d’objectifs politico-religieux. À l'inverse, « Javidnam » met l’accent sur l’immortalité du nom et sur l'héritage humain. Un héritage profondément enraciné dans la culture iranienne pré-islamique.

Il convient de souligner qu’aux yeux de la grande nation iranienne, tous les compatriotes ayant sacrifié leur noble vie pour préserver l’intégrité territoriale de la patrie sont des Javidnaman (les Immortels) du pays.

Les Mères réclamant justice

Au cœur de ce mouvement, les paroles et les actes des mères des Javidnaman constituent un symbole puissant de cette métamorphose culturelle.

  • La mère de Nima Parsa (enseignant d'italien et d'anglais), lors de la cérémonie du 40ème jour après la mort de son fils, a invité la foule à applaudir chaleureusement au lieu de réciter des prières funéraires (Fatiha). Elle a évoqué avec fierté son fils comme un jeune homme qui, toute sa vie, « a bien étudié et a enseigné », pour finalement donner sa vie pour l’Iran.

  • Arshia Barari était un athlète de fitness et de karaté originaire de Zandjan. Sa mère s’est présentée à la cérémonie commémorative vêtue d'une robe blanche. En silence, elle a exécuté une danse de deuil, un geste symbolique qui a trouvé un immense écho.

Aujourd'hui, le deuil n'est plus un signe de soumission, mais le symbole d'une fierté nationale et d'une résistance culturelle.

Danse de deuil et vêtements blancs

Les funérailles et les commémorations des Javidnaman sont riches en images marquantes : danses de deuil, cris de joie traditionnels (Kel), musique traditionnelle, lectures du Shahnameh (Le Livre des Rois) et liesse collective. La « danse de deuil » prend ses racines dans les traditions persanes les plus anciennes. Aujourd'hui, elle est devenue un outil de contestation. Le peuple refuse de sombrer dans une détresse paralysante. Il célèbre la vie. Le message est clair : « Nous sommes encore vivants et nous ne capitulerons pas. »

Le port de vêtements blancs par les mères et les proches est un symbole de pureté, de résilience et de dignité. C’est le rejet de la léthargie, du silence et du dogmatisme.

Solidarité nationale et pluralisme iranien

Ce que la nation iranienne démontre à l'échelle nationale à travers ces protestations, c'est une solidarité dans la diversité. Lors des rassemblements, des individus de toutes religions, ethnies, langues et régions se sont unis : Kurdes, Lors, Baloutches, Turcs, Persans, sunnites, chrétiens, bahá'ís et juifs. Ils se sont tenus côte à côte pour l'Iran.

Cette unité est en totale opposition avec l’idéologie officielle de la République islamique, un régime qui considère l'adhésion stricte au chiisme et la soumission absolue au Velayat-e Faqih (gouvernement du juriste musulman) comme les seules conditions pour appartenir à la société. Ce mouvement populaire marque un retour au pluralisme historique de l'Iran, où la diversité ethnique, religieuse et linguistique n'est pas une menace, mais une preuve de la richesse culturelle et un trésor national.

De décembre 2017 à aujourd'hui : L'évolution d'une insurrection nationale

Les manifestations de décembre 2017 ont constitué un tournant majeur dans le mouvement de reconquête de l'identité iranienne. Des slogans tels que :

  • « L'Iran est notre patrie, Cyrus est notre père »

  • « Reza Shah, que ton âme repose en paix »

  • « Ni pour Gaza, ni pour le Liban, je donne ma vie pour l'Iran »

  • « Face à la patrie, dos à l'ennemi »

...ont été un "NON" massif de la nation iranienne à l'idéologie du régime. C'était une volonté affirmative de restaurer l'identité nationale. Ce soulèvement a pavé la voie aux révoltes suivantes. Les vagues successives ont émergé de la nation elle-même. La sagesse collective des Iraniens, s'appuyant sur l'histoire de l'Iran, la langue persane et le Shahnameh, est en train de redéfinir son identité.

Cette contestation populaire prouve que même sous une répression féroce, la culture iranienne reste vivante et continue de se réinventer. Comme l’a dit Majidreza Rahnavard : plutôt que les larmes et la soumission, place à la joie et à la poursuite du combat.