Au XXe siècle, les politiques culturelles étaient généralement reléguées au second plan des priorités gouvernementales et ne bénéficiaient généralement que d’une part limitée des ressources budgétaires de l’État. Deux expériences font cependant figure d’exception. En Iran, sous l’impulsion de Sa Majesté l’Impératrice Farah Pahlavi (1959-1979), comme en France sous la direction d’André Malraux (1959-1969), la politique culturelle fut pensée non comme un domaine périphérique de l’action publique, mais comme un axe stratégique au cœur du projet de long terme de l’État.
Ces deux entreprises furent rendues possibles par la vision historique de deux hommes d’État : Sa Majesté Impériale Mohammad Reza Shah Pahlavi, Aryamehr, et le Général de Gaulle. Le Shahanshah et le Général s’inscrivaient en effet dans la continuité d’une grande tradition politique, celle des souverains éclairés. Héritiers d’un humanisme issu de la Renaissance, ils estimaient que la modernisation d’un pays ne pouvait se réduire à son développement industriel et économique, mais devait nécessairement s’accompagner d’une révolution culturelle destinée à rendre l’art accessible à tous.
Sous l’impulsion de cette vision, l’action de Sa Majesté la Shahbanou et celle d’André Malraux reposaient sur une conviction commune : l’exposition des citoyens aux œuvres majeures du patrimoine culturel national et universel, dépositaires des valeurs les plus élevées de l’esprit humain. Pour l’un comme pour l’autre, la confrontation directe au Sublime devait permettre à la nation de renouer organiquement avec les forces spirituelles et les principes fondateurs de son histoire, assurant ainsi la continuité et la survie de sa civilisation à travers le temps.
L’interruption brutale de ces dynamiques souveraines plongea néanmoins la France et l’Iran dans le dernier tiers du XXe siècle dans une profonde crise d’effacement mémoriel. Dès lors, le retour contemporain vers ces figures tutélaires ne saurait être réduit à une simple nostalgie patrimoniale. Il exprime plus profondément un réflexe de survie civilisationnelle : confrontées au péril du déclin culturel, les deux nations cherchent à raviver une mémoire devenue vacillante en renouant avec le principe vital qui fit jadis leur grandeur.

La généalogie des rois éclairés et de l'État culturel

L’idée du souverain comme protecteur et promoteur des arts, née de l’alliance du prestige de la Couronne et de l’humanisme à la Renaissance sous l’impulsion de François Ier et des Médicis, se systématise au XVIIIe siècle avec la figure des rois éclairés. Des monarques comme Frédéric II de Prusse au XVIIIe siècle, puis Louis Ier de Bavière au XIXe siècle, envisagent l’État comme le levier d’une modernisation globale, où les infrastructures matérielles deviennent indissociables des institutions culturelles afin d’élever intellectuellement la société.
Cette trajectoire de centralisation modernisatrice trouve un écho direct au XIXe siècle sous le Second Empire de Napoléon III, puis sous la Cinquième République fondée en 1958 par le Général de Gaulle, qui institutionnalise le rôle culturel de l’État en nommant André Malraux à la tête du ministère des Affaires culturelles.
Ce modèle d’ingénierie globale mené par le pouvoir exécutif connaît un prolongement transnational en 1963 avec la Révolution blanche en Iran, proclamée par Sa Majesté Impériale Mohammad Reza Shah Pahlavi, Aryamehr. Ce vaste programme de réformes structurelles, agraires, juridiques, éducatives et administratives, marqué notamment par le déploiement de l’Armée du savoir (Sépâh-e Dânech) pour l’alphabétisation, transpose ainsi l’ambition de la modernisation souveraine dans le contexte géopolitique du XXe siècle.


Napoléon III et le Général de Gaulle


En France, le Général de Gaulle ne s’inscrit pas dans l’héritage de la Troisième ou de la Quatrième République, régimes caractérisés par le parlementarisme absolu, l’instabilité ministérielle et une vision purement académique ou scolaire des Beaux-Arts. De Gaulle connaissait les faiblesses de ce système qui, selon lui, diluait l’efficacité de l’État et l’élan national. Dans sa volonté de restaurer la grandeur de la France par une politique volontariste, le général de Gaulle apparaît comme le continuateur direct de Napoléon III.
Le Second Empire avait en effet articulé une industrialisation ambitieuse à travers le développement du réseau ferroviaire et les transformations de Paris conduites par Georges-Eugène Haussmann, avec une politique impériale des arts marquée notamment par le Salon des Refusés de 1863 et par le soutien aux grands chantiers archéologiques. De Gaulle réactive cette dynamique de modernisation d’inspiration étatique en confiant à André Malraux un ministère d’État aux prérogatives inédites, destiné à dépasser les lenteurs des institutions académiques et à favoriser un accès direct de l’art au grand public.


Le Shahanshah et la Grande Civilisation


De manière parallèle, Sa Majesté Impériale Mohammad Reza Shah Pahlavi s’inscrit dans cette même tradition des bâtisseurs historiques. Lorsque Sa Majesté proclame la Révolution blanche en 1963, il ne vise pas seulement la réforme agraire, l’alphabétisation ou l’émancipation des femmes. Il conçoit le développement de l’Iran comme une marche vers la « Grande Civilisation ». Pour le Shahanshah, l’accès à l’art et la préservation de la mémoire nationale sont des attributs essentiels de la souveraineté.
L’Iran, fort d’un héritage impérial et philosophique de 2 500 ans, ne pouvait s’aligner sur la modernité occidentale en abandonnant son âme. C’est cette certitude royale qui offre à Sa Majesté la Shahbanou Farah Pahlavi le socle politique et une large marge de manœuvre pour opérer sa révolution culturelle.


La simultanéité des consciences


Portées simultanément par une même vision culturelle, ces deux figures apportèrent une réponse analogue à l’un des grands défis du XXe siècle : empêcher que la civilisation industrielle ne transforme l’homme en simple rouage du système productif. De là leur volonté de concilier la sauvegarde du passé et l’encouragement de la création contemporaine.
Sur le plan législatif de la restauration patrimoniale, la France de Malraux instaure la loi du 4 août 1962 pour protéger les secteurs sauvegardés tout en réhabilitant des monuments nationaux comme le Louvre ou Versailles, tandis que l’Iran, sous le haut patronage de Sa Majesté la Shahbanou Farah Pahlavi, orchestre la restauration scientifique des complexes d’Ispahan et de Persépolis ainsi que des campagnes de fouilles archéologiques.
Cette ambition commune se déploie également dans la revitalisation des savoir-faire traditionnels, la France réactivant les manufactures nationales des Gobelins et de Sèvres par le biais de commandes publiques d’envergure, au moment exact où l’Iran fonde l’Organisation de l’artisanat iranien et insuffle un nouvel élan aux ateliers de tissage impériaux.
Sur le plan institutionnel, cette ingénierie culturelle d’État s’incarne en France dans la création des maisons de la culture et la commande audacieuse du plafond de l’Opéra Garnier à Marc Chagall en 1964, trouvant un miroir conceptuel en Iran avec la fondation du Musée d’Art Contemporain de Téhéran, du Musée du Tapis, et du Musée du Verre et de la Céramique, conçu dans l’historique pavillon Abgineh.
Enfin, cette double politique de prestige acquiert un rayonnement universel et diplomatique à travers les grands prêts d’expositions internationaux orchestrés par la France, à l’instar du voyage historique de La Joconde aux États-Unis et au Japon, et à travers l’avant-gardisme du Festival d’art de Shiraz-Persépolis qui, de 1967 à 1977, s’affirme comme un carrefour transculturel inédit entre l’Orient et l’Occident.


Rendre l’art accessible à tous


Le grand dessein d’André Malraux réside dans le décret fondateur de son ministère en juillet 1959 : rendre accessibles les œuvres d’art au plus grand nombre possible de Français. C’est la naissance des maisons de la culture (Bourges en 1963, Amiens en 1966), espaces où le théâtre, la musique et les arts plastiques sortent des cercles élitistes parisiens.
Simultanément, Sa Majesté la Shahbanou déploie en Iran une philosophie identique. Par le biais du Secretariat privé et du Kanoun (Centre pour le développement intellectuel des enfants et des adolescents, fondé en 1965), Sa Majesté la Shahbanou crée un réseau exceptionnel de bibliothèques publiques, de centres culturels mobiles et de théâtres populaires à travers toutes les provinces de l’Iran. Pour Sa Majesté, l’enfant des villages les plus reculés du Sistan ou du Kurdistan devait avoir le même accès aux livres, au cinéma et à l’art que les résidents des quartiers privilégiés de Téhéran.
Derrière cette ambition démocratique se profilait l’intuition que le contact avec le grand art arrachait le citoyen à la banalité quotidienne pour le replacer face au génie créateur de ses ancêtres. En éveillant l’esprit des jeunes générations au beau, l’institution devenait le creuset où se transmettaient, par imprégnation visuelle et sensitive, les valeurs éternelles garantissant la survie spirituelle de la civilisation.


Le Patrimoine et l’Avant-garde


L’autre convergence saisissante de cette vision réside dans un refus du passéisme : la conservation du patrimoine ne saurait suffire si elle ne dialogue pas avec la création la plus contemporaine, car c’est précisément de ce frottement esthétique que le Sublime se régénère pour les générations futures. En France, tandis qu’il fait nettoyer les façades de Paris pour leur restituer leur éclat originel, André Malraux commande le plafond de l’Opéra Garnier à Marc Chagall en 1964 et introduit la modernité sculpturale d’artistes majeurs comme Henry Moore ou Alexander Calder dans l’espace public.
En Iran, Sa Majesté la Shahbanou confie la restauration des monuments d’Ispahan et de Persépolis aux experts iraniens et à ceux de l’IsMEO, tout en orchestrant la fondation du Musée d’Art Contemporain de Téhéran, inauguré en octobre 1977. Ce lieu, unique au monde, fait alors cohabiter les chefs-d’œuvre de la modernité occidentale, de Jackson Pollock à Mark Rothko et Francis Bacon, avec l’avant-garde nationale, notamment issue du mouvement Saqqa-khaneh.
Dans cette confrontation visuelle, les œuvres cessent d’être de simples biens de consommation esthétique pour s’ériger en balises éternelles : des formes d’expression absolues qui invitent le peuple à redécouvrir la noblesse de son propre génie historique et à s’ancrer dans ses vérités civilisationnelles pour mieux aborder la modernité.


Le Festival d’art de Shiraz-Persépolis


L’expression la plus incandescente de cette simultanéité des consciences fut le rôle accordé aux arts vivants comme outils de communion universelle. Le festival d’art de Shiraz matérialise ce syncrétisme parfait en unissant les traditions musicales, théâtrales et folkloriques orientales aux avant-gardes occidentales. Cette alchimie unique consacre définitivement l’Iran comme l’épicentre artistique mondial de son temps.
Durant les années 1960 et 1970, l’Iran devint le carrefour de convergences synchrones de l’avant-garde. En France, Malraux soutient le Théâtre des Nations, la décentralisation théâtrale et fait appel aux grands metteurs en scène internationaux. Au même instant, l’Iran s’illustre par le Festival d’art de Shiraz, développe le théâtre expérimental à l’instar du Shahr-e Qesseh de Bijan Mofid, et accueille les figures de proue de la création mondiale comme Iannis Xenakis ou Jerzy Grotowski. Les plus grands créateurs du siècle trouvèrent en Iran ce que l’Occident ne pouvait point leur offrir : une liberté de création absolue et des espaces scéniques chargés de l’âme de l’histoire de l’Iran.
Cette effervescence ne se faisait pas au détriment de l’identité nationale : sous la supervision de Sa Majesté la Shahbanou, la Télévision et la Radio nationales iraniennes procédaient à un sauvetage ethnomusicologique historique, enregistrant les maîtres de la musique traditionnelle pour les intégrer au programme du festival au même titre que la musique sérielle occidentale. Cette juxtaposition reposait sur la certitude intime que les sommets de l’avant-garde occidentale et les profondeurs de la tradition persane chantaient la même partition : celle des vérités éternelles de l’homme, permettant aux deux cultures de communier au sein d’un universalisme respectueux de la mémoire des peuples.


Un parallélisme au-delà des époques et le grand hiatus contemporain


L’œuvre de Sa Majesté la Shahbanou demeure sans précédent historique dans la région. Le couple impérial iranien, le Shahanshah et la Shahbanou, voyait dans l’art millénaire de l’Iran le garant suprême de la pérennité de la civilisation persane, un pont métaphysique entre le quotidien des Iraniens et les sources inépuisables de leur civilisation. Ils espéraient prémunir ainsi la nation iranienne contre le nihilisme qui corrodait alors une partie de l’âme occidentale, envenimée par ce qu’on appelait dans les années 1960 et 1970 la contre-culture.
Enfin, la méthode d’exécution reposait en France sur l’arbitrage protecteur du Général de Gaulle face aux contingences politiciennes, tandis qu’en Iran, le haut patronage de Sa Majesté la Shahbanou, magnifié par la vision du Shahanshah, élevait la culture au rang de priorité régalienne absolue. Le retrait du pouvoir français en 1969, puis le départ de Leurs Majestés Impériales en 1979, ont tragiquement interrompu cette dynamique.
Dès lors s’est ouvert le grand hiatus contemporain : rabaissées à la gestion de carnavals séculaires ou religieux, à l’inertie bureaucratique et à la propagande islamo-marxiste, les politiques anti-culturelles actuelles laissent les deux nations suspendues à l’inquiétude de leur avenir civilisationnel.


La réanimation des civilisations


La révolution culturelle menée par Sa Majesté la Shahbanou Farah Pahlavi et l’action d’André Malraux apparaissent comme deux créations sortant d’un moule forgé par la même vision. La France gaullienne et l’Iran Pahlavi ont affirmé que la véritable force culturelle d’une nation réside dans sa capacité à féconder son avenir par les mythes fondateurs de sa civilisation. Cette œuvre conjointe de l’esprit n’aurait jamais pu voir le jour sans la volonté du Shahanshah et du Général.
Aujourd’hui, en France comme en Iran, les forces patriotiques manifestent une grande ferveur pour l’époque gaullienne et l’ère Pahlavi. Cela ne relève pas d’une simple nostalgie pour un âge d’or révolu. À l’heure où les deux nations se découvrent vulnérables, ce retour aux sources est un acte politique conscient. C’est une tentative lucide pour réhabiliter le Sublime et revivifier les deux civilisations.
En agissant en souverains éclairés de la modernité, en avançant une vision humaniste de la culture, le Shahanshah et le Général, épaulés par Sa Majesté la Shahbanou et le ministre Malraux, avaient légué à leurs nations un feu sacré. Redécouvrir leur œuvre, c’est chercher à garder ce feu allumé pour empêcher la nuit civilisationnelle. Leurs règnes resteront dans la mémoire universelle non comme un simple souvenir, mais comme le modèle d’une politique élevée à la dignité de l’art, seule capable d’offrir aux nations les clés de leur immortalité.